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Rabia ABDELKRIM CHIKH, IDEEFAM
(Institut de recherches de développement, d'échanges
et d'études des femmes autour de la Méditerranée)
http://www.urbanisme.equipement.gouv.fr/cdu/datas/docs/ouvr1/seance5.htm#p5
Le compte-rendu de cette intervention n'a pas été
relu par l'auteur.
Ce travail sur les déplacements de femmes de
quartiers périphériques, et en particulier de femmes venant
d'ailleurs, s'inscrit dans un cadre assez large, puisqu'il intègre tous
les déplacements, y compris les déplacements de la rive sud vers la
rive nord de la Méditerranée.
Il m'est apparu tout d'abord que la question des
transports, pour ces femmes, était l'aboutissement de négociations
centrales sur le fait de pouvoir sortir. Mais par-delà ce constat, se
transporter d'un lieu à un autre pour ce groupe social, c'est aussi un
déplacement vers le lieu de l'Autre.
En fait, traitant des transports, on se trouve
confronté ici à une triple métaphore :
-- la première est celle du centre par rapport à la
périphérie : il s'agit de femmes allant de la rive sud vers la rive
nord,
-- deuxième métaphore : il s'agit de femmes
"d'immigrés" qui se retrouvent en banlieue, c'est-à-dire à
la périphérie du centre-ville ;
-- troisième métaphore : c'est celle du rapport de
ces femmes à la centralité de l'homme.
C'est au travers de cette triple articulation que je
vais tenter d'aborder la question des déplacements.
Premier constat, qui tend à faire voler en éclats
les discours classiques sur l'exclusion : on observe que ces femmes qui
sont en quelque sorte les plus exclues, puisqu'elles sont sans travail
et se retrouvent dans des grands ensembles de banlieue de la région
Aix-Marseille..., infirment complètement cette notion de centralité,
ou du moins d'attraction obligée vers le centre. Le centre, pour elles,
n'est pas porteur de positivité, comme nous avons tendance à le
supposer un peu trop rapidement. Leur expérience du centre est souvent
celle de pièces uniques, froides, insalubres, sans lumière. Aussi
habiter dans des grands ensembles dans de grands appartements, de
plusieurs pièces, avec balcon, avec le soleil..., est vécu comme une
amélioration sensible de leurs conditions de vie.
Deuxième constat, en relation avec la question des
transports : le principe "moteur" de leurs déplacements
articule moins le centre et la périphérie que l'intérieur et l'extérieur,
cette distinction recouvrant la distinction entre espaces privés et
espaces publics.
Le rapport au parcours, à la trajectoire, aux itinéraires,
que ce soit pour accéder à l'emploi ou à l'école, est soumis à la négociation
autour de la possibilité de sortir. La question des transports apparaît
postérieure à ce seuil, défini par la possibilité ou l'impossibilité
de sortir. Elle ne présente en elle-même pas de grosse spécificité
par rapport à ce qui a pu être dit au cours de la journée à ce
propos, si ce n'est dans la manière de ces femmes d'occuper
l'espace-temps du transport pour créer des liens.
L'interview d'une jeune femme, née dans les quartiers
nord de Marseille, revenue dans son quartier comme travailleur social,
illustre parfaitement ces négociations entre l'intérieur et l'extérieur,
qu'elle métaphorise à l'aide des images de la frontière et de la
passerelle. à propos d'un moment charnière de son existence, celui de
son mariage avec un Français non musulman, elle analyse son rôle de
passerelle entre deux espaces culturels. Elle évoque la situation de
son père, sans travail et sans pouvoir, qu'elle contribue à écraser
davantage en lui donnant un gendre français et chrétien. Pour se
sortir de cette situation, elle et son futur mari, athées tous deux, décident
d'une astuce subversive qui consiste à faire un mariage religieux. Ce
mariage qui ne laisse pas de traces est en quelque sorte cette
passerelle qui lui permet de ne pas participer à l'écrasement de ce
vieux prolétaire, loin de son pays et sans argent qu'est son père. S'étant
arrachée à sa famille, étant restée absente longtemps, elle a fait
de ce mariage un moyen pour recréer un lien entre les deux territoires.
Lien qui fonctionne puisque maintenant la grand-mère garde l'enfant né
de ce mariage.
Il y a quelques années, j'aurais analysé cette décision
de mariage religieux comme un acte de soumission à l'autorité
parentale. Aujourd'hui, j'y vois une capacité de subvertir une
pratique, dont l'enjeu pour cette femme - elle le dit très clairement -
est de préserver sa liberté, de "vivre sa vie" sans porter
un coup supplémentaire à son père. Pour ce faire, elle emprunte une
passerelle qui réactive le lien tout en laissant peu de trace,
"ouvrant la porte" pour les petites soeurs qui viennent derrière.
Un autre récit illustre la position de ces femmes par
rapport au "centre". Le 8 mars 1992, une association de femmes
décide de faire descendre les femmes des quartiers nord dans un espace
culturel qui donne une pièce de théâtre arabe et une autre sénégalaise.
Des cars avaient été prévus à cinq endroits stratégiques, grâce à
une organisation très rigoureuse, pour que les femmes de ces quartiers
puissent venir assister aux représentations. Les cars sont redescendus
quasiment vides, avec peut-être trois ou quatre femmes au total.
Cet événement est intéressant en ce qu'il permet de
se reposer la question des transports. Ces femmes ne sont pas descendues
de leur quartier, alors même que l'offre de transport existait et qu'on
leur proposait un spectacle qui leur était destiné. Que signifie cette
centralité à partir de laquelle on va parler d'exclusion ? Cet exemple
illustre bien la remarque selon laquelle le centre est ailleurs pour ces
femmes. Il va de soi, précisons-le, que je ne nie pas l'exclusion
socio-économique dont elle et leur famille peuvent souffrir par
ailleurs.
Mais cet exemple montre qu'il ne suffit pas
d'augmenter la quantité et la fréquence des transports en commun pour
réduire l'exclusion. Il signifie surtout qu'il est impossible d'accréditer
l'idée d'un seul centre et qu'il faut reconnaître l'existence de
plusieurs centres ou centralités, laquelle nous renvoie à la notion de
réseau.
Les femmes décrivent un premier espace, le quartier,
avec sa positivité et sa négativité. Positivité tout d'abord en ce
qu'il est assimilé au "village" en termes de socialité, en
raison des échanges, des fêtes et des cérémonies... Négativité
ensuite par référence à la contrainte d'être connue et reconnue tout
le temps, à la contrainte du regard de l'autre et du contrôle
collectif. Elles décrivent le centre-ville comme le lieu de
l'anonymat...
Pour conclure, je rappellerai que, avant même la
gestion des contraintes objectives d'organisation du trajet, ces femmes
se trouvent dans une situation où le poids de l'intérieur pèse lourd
et où il leur faut négocier l'extérieur. Elles cherchent à élargir
leur circulation au-delà de la circulation prescrite et autorisée, au
sens réel et symbolique. La négociation porte sur le droit à circuler
sans limites et donc sans autorisation préalable. De fait, tous les
enjeux se cristallisent pour les femmes jeunes autour de cette notion de
seuil à ne pas franchir, qu'elles tentent de repousser plus loin pour
gagner davantage d'espace extérieur.
Ensuite, il me paraît nécessaire de remettre en
cause cette vision d'une centralité jacobine, selon laquelle il n'y a
pas de liberté, pas de citoyenneté sans accès à cet espace central.
Il faut accepter l'idée que les gens puissent vivre en dehors de ce
centre, qui est celui des classes moyennes, qui n'appartient à personne
en fait, qui est le centre de l'anonymat.
Ainsi, s'il s'agit de réduire l'exclusion, que ce ne
soit pas pour produire une homogénéité illusoire, en réduisant les
différences. Les différences se portent bien lorsqu'elles ne sont pas
stigmatisées.
Débat
à propos de la mobilité féminine
Ont été évoqués les points suivants :
- la nature et l'opportunité de transports en commun
souples pour répondre aux impératifs de la mobilité féminine.
Un participant remet en cause le concept de
souplesse en considérant que "plus on a besoin de concilier
des impératifs de temps, plus on a besoin de rigidité, c'est-à-dire
d'horaires précis et fixes. Si l'on va chercher les enfants à l'école
en revenant du travail, on ne peut pas se permettre de déborder sur
son travail. Donc il faut des transports en commun ponctuels,
fiables..."
- la pertinence de l'assertion selon laquelle la
voiture particulière est la réponse la plus pertinente à la
mobilité des femmes, alors que l'exemple des pays voisins montre
que les transports en commun constituent une alternative crédible
à l'utilisation de la voiture particulière.
"C'est vrai que les activités, les déplacements
qui doivent être faits par les femmes sont de plus en plus éclatés
dans l'espace et dans le temps, de plus en plus nombreux, et donc de
plus en plus difficilement gérables par les transports en commun.
Donc, en l'état actuel de la situation aujourd'hui, c'est la
voiture particulière qui permet le mieux d'y faire face. Mais si
l'on prend les pays voisins, comme l'Allemagne, par exemple, où la
répartition des rôles hommes-femmes doit être redoutablement la même
que chez nous : on amène aussi les gamins à l'école d'à côté,
à la piscine d'à côté..., on s'aperçoit qu'ils utilisent trois
fois plus que nous les transports en commun. Il doit donc être
possible de gérer ces déplacements de manière un peu plus subtile
au niveau des transports en commun ou de la ville, dans sa
structure, dans sa gestion, sans qu'il soit nécessaire aux familles
de se précipiter vers la bi ou la tri-motorisation".
Un participant rappelle que le taux d'activité
professionnelle des femmes est moindre dans les pays voisins
(Allemagne, Suisse...) qu'en France.
- la nécessité de penser moins en termes
d'adaptation de l'offre de transports pour répondre aux impératifs
de l'organisation familiale et domestique pour les femmes que de
transformation des modes de vie.
"à propos de la question de la souplesse, il
me semble que nous pensons en termes d'adaptation à la demande.
Est-ce qu'il ne serait pas préférable d'essayer de réfléchir, à
propos des transports, à d'autres modes de vie possibles, plus
innovateurs, si l'on veut éviter qu'une incapacité du partage des
responsabilités dans la société conduise à la nécessité de la
deuxième voiture... ?"
Dans le même ordre d'idées, un participant
insiste sur le fait que "le transport n'est pas la solution au
programme d'activités des femmes" et qu'il est nécessaire de
réfléchir aux types de compétences dévolues à la femme par référence
aux types de compétences dévolues à l'homme. Les difficultés
auxquelles sont confrontées les femmes proviennent, selon lui, de
ce que les femmes ne disposent pas de substitut à leurs compétences
sous forme de services marchands, auxquels elles pourraient
recourir, à la différence des hommes.
"Les femmes ont conservé des compétences
domestiques qui, malheureusement, n'ont pas recours aux services
marchands. La compétence typique de l'homme, c'est d'entretenir la
voiture qu'il va offrir à sa femme pour pouvoir faire sa mobilité.
Mais cette compétence, il peut très bien ne pas l'avoir car il
existe un service marchand auquel il peut s'adresser, s'il n'est pas
doué pour la mécanique. La femme, elle, par rapport au gamin qui
tombe malade le matin, n'a pas de substitut de service marchand. Et
elle a d'autant moins de substitut de service marchand qu'elle n'a
pas le pouvoir économique pour le faire. Effectivement, dans les
quartiers défavorisés, les femmes n'ont pas d'alternatives. Les
femmes qui sont en milieu urbain, avec plus de moyens ont moins ces
problèmes".
En réponse à ces observations, J. Coutras précise
que :
- la "rigidité" de fonctionnement des
transports en commun préconisée par un participant est inadaptée
aux caractéristiques de la mobilité familiale soumise aux impondérables
de la vie familiale (enfant qui tombe malade...).
"Il faut que ça soit très rigide,
dites-vous, pas du tout ! On ne peut avoir des organisations très
rigides, parce qu'elles ne tiennent pas lorsque des enfants en bas
âge tombent malades. Et alors c'est effectivement la mère de
famille qui doit bousculer tout son emploi du temps, élaboré très
laborieusement, de longue date".
- elle ne prétend pas que la voiture individuelle
soit, en soi, la meilleure réponse au problème de la mobilité féminine.
Elle constate que, en l'état actuel des choses, les femmes n'ont guère
d'autres solutions que d'y recourir pour faire face aux problèmes
soulevés par l'organisation professionnelle et domestique.
"Les tâches matérielles étant toujours de
la responsabilité des femmes, il a bien fallu qu'elles s'adaptent
et qu'elles trouvent un moyen pour faire coïncider la vie familiale
et leur vie professionnelle. Je ne dis absolument pas que c'est la
solution qui me semble être préconisable. Si elles ne veulent pas
se mutiler dans leur désir de vie familiale et dans leur désir
d'avoir une vie sociale qui passe par la nécessité d'avoir un
emploi salarié, il faut bien qu'elles s'adaptent. Et le moyen
qu'elles ont trouvé, parce qu'elles n'en ont pas d'autre à leur
disposition, c'est la voiture particulière. C'est un moyen qui pèse
très lourd dans leur budget compte tenu du salaire qu'elles
rapportent, qui a énormément d'inconvénients même s'il a des
avantages. La voiture particulière est le moyen fonctionnellement
idéal, parce que les transports en commun ne prennent pas en compte
les caractéristiques de la mobilité familiale".
- les problèmes rencontrés par les femmes le sont
également par d'autres catégories sociales, comme les personnes âgées...
"Les transports en commun ne tiennent pas compte davantage des
caractéristiques de la mobilité d'autres catégories sociales,
dont nous n'avons pas parlé, comme les personnes âgées. Ce n'est
sans doute pas un hasard s'ils ne prennent pas en compte ces caractéristiques...
Ce serait un autre débat".
à propos de la centralité
- un participant insiste sur le fait que :
-- il n'a jamais existé de centralité unique,
chaque classe sociale, aux différentes époques, ayant eu leurs
centralités spécifiques (la place de la République pour les
ouvriers, les grands boulevards...) ;
-- mais l'existence de centralités multiples
n'infirme pas le concept de centralité. "Pour un certain
nombre de gens, et notamment les femmes dont parle R. Abdelkrim
Chikh, je conçois que le problème ne soit pas forcément d'aller
dans le centre-ville de Marseille, où elles n'ont éventuellement
pas grand'chose à y faire. Mais cela renvoie à une réflexion
historique sur les modes de participation à la société. Si je
prends le cas des banlieues rouges, notamment en banlieue lyonnaise
ou parisienne, la centralité pour une part de leurs habitants, c'était
éventuellement de pouvoir venir manifester à la République ou
d'aller se promener sur les grands boulevards. Il y avait des
centralités bien spécifiques. Mais le fait qu'il n'y ait pas de
centralité unique et que tout le monde n'ait pas besoin de
centralité ne signifie pas que la centralité n'ait pas de
pertinence" ;
-- l'émergence de nouveaux lieux de centralité,
notamment pour les jeunes d'origine étrangère, qui constituent des
"lieux de négociation et d'ajustement entre les différents
modes de vie". "Il y a un certain nombre de femmes dans
les milieux dont nous parlions pour lesquelles le fait de pouvoir
aller dans certains lieux renvoyant à certains types de centralité,
comme La Part Dieu qui est un peu l'équivalent à Lyon des Halles
ou de La Défense, est un moyen de participer et de négocier sa
participation et sa reconnaissance sous les deux formes. On voit
effectivement de plus en plus de femmes qui sont voilées, en habits
traditionnels et, au contraire, d'autres qui sont habillées très
mode. Ces lieux qui sont des lieux de participation, d'apprentissage
mi-individuel, mi-collectif, fonctionnent comme un lieu public avec
la confrontation, l'affrontement et des négociations permettant
l'ajustement entre les différents modes de vie".
à propos de l'opposition intérieur/extérieur
présentée
par R. Abdelkrim Chikh
- un participation souligne que la frontière entre
l'un et l'autre n'est pas étanche dans la mesure où "le
centre pénètre à l'intérieur par l'intermédiaire des médias".
"L'extérieur communique dans l'intérieur
par l'intermédiaire des médias. Si l'on prend le cas de la deuxième
génération de l'immigration, il est important de prendre en compte
son comportement spécifique par rapport à la culture dominante et
à la notion de centre. Le centre pénètre à l'intérieur par
l'intermédiaire des médias".
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