La citoyenneté et la démocratie

Inventer et construire la ville nouvelle
Québec

 

Caroline Andrew
Science politique
Université d’Ottawa 

Version préliminaire d’une présentation
au colloque organisé par l’École
nationale d’administration politique

le 30 mai, 2001, Québec

Pourquoi se préoccuper de la citoyenneté et la démocratie dans votre invention de votre nouvelle ville? Il faut prendre cette question au sérieux car, au delà d’un appel surtout rhétorique, ou d’une simple politesse, les objectifs de la démocratisation n’ont pas été prioritaires dans la plupart des discussions sur les fusions municipales et, encore plus, n’ont pas été prioritaires pour la plupart des participants dans ces enjeux-là. Les questions des coûts, des services, de la compétition mondiale et de la compétition avec des villes nord-américaines et canadiennes ont été au centre de ces débats et celles de la construction, ou de la reconstruction, d’une citoyenneté urbaine ont été, pour dire le moins, à la marge. Donc pour moi l’objectif premier de cette présentation doit être de démontrer l’importance des enjeux de la démocratie et de la citoyenneté dans les transformations urbaines amenées par les fusions. Par la suite, je vais parler des voies possibles pour aborder ces enjeux. Car sans être convaincu qu’il est urgent de poser la question de la démocratie, la description des modèles possibles est sans intérêt.

Pour certains, il faut maintenant soulever le problème de la démocratie parce que les changements actuels offrent une bonne occasion de remédier au déficit démocratique des institutions locales. Selon ce point de vue, le problème n’est pas nouveau - il s’agit plutôt de saisir une bonne occasion pour améliorer les structures locales. À peu près toutes les réformes municipales du vingtième siècle ont eu plus d’impact sur l’efficacité des institutions locales que sur leur caractère démocratique. Pour une fois nous devrons au moins aller de pair avec les changements qui visent à accroître l’efficacité et la démocratie des municipalités.

Je ne suis pas contre ce raisonnement mais j’ai nettement l’impression qu’il n’est pas suffisant pour amener une véritable prise en compte des enjeux démocratiques. Si toutes les réformes passées ont fini par agir plus sur le plan de l’efficacité que sur le plan de la démocratie, comment espérer plus cette fois-ci, si ce n’est pas pour les raisons nouvelles mais simplement pour remédier à une situation qui existe depuis fort longtemps. Donc l’argument qu’il faut saisir l’occasion pour combler le déficit démocratique du palier municipal parce que nous devons faire des gros changements structurels de toute façon n’est pas faux mais c’est faible comme justification et comme motivation.

Pour moi, le vrai argument vient plutôt des transformations découlant des processus de mondialisation et le rôle que les grandes villes vont jouer au vingt-et-unième siècle. Sans faire ici l’analyse complète de la mondialisation, rappelons deux éléments : la polarisation croissante des revenus et des conditions de vie et les liens étroits dans l’ère de la mondialisation entre l’accroissement de l’importance des paliers supranationaux et des paliers locaux. De ces deux points nous pouvons tirer la conclusion suivante: les centres urbains vont jouer des rôles plus importants et la population de ces centres sera de plus en plus polarisée.

Il y a déjà des études qui démontrent cette polarisation croissante, et qui démontrent que la ville de Québec en est un exemple clair. Une étude publiée en 1997 dans la Revue canadienne des sciences régionales sur la concentration spatiale de la pauvreté dans les zones métropolitaines de recensement (Kazemipur et Helli, RCSR XX: 1,2, 1997, pp 11 - 28) fait l’analyse des 40 plus grands centres urbains au Canada en indiquant les changements entre 1986 et 1991 dans le pourcentage des secteurs de recensement avec un taux de pauvreté de plus de 40%. La ville de Québec vient en troisième place des 40 centres urbains pour l’accroissement dans le pourcentage des quartiers pauvres - une augmentation de 3.9%. La ville de Québec n’est dépassée que par Winnipeg avec une augmentation de 4.5% et par Montréal, avec une augmentation de 4.4%. Mais en même temps le pourcentage des quartiers les plus riches a également augmenté à Québec (3.6% entre 1986 et 1991), et pour cette raison-là, les auteurs concluent que la ville de Québec fait partie d’une catégorie de centres caractérisés par la polarisation (avec Halifax, Guelph et Saskatoon).

Il est vrai que la situation a peut-être changé depuis 1991 mais, sinon, nous pouvons confirmer que le problème de la polarisation existe à Québec. Je crois qu’il est tout à fait urgent de regarder cette question et de réfléchir sur les conséquences possibles d’une polarisation croissante dans les villes dans l’ère de la mondialisation.

Les dangers de la polarisation sont profonds - une partie de plus en plus grande de la population qui s’appauvrit soulève la possibilité, sinon la probabilité, d’une marginalisation de cette population mais aussi du ressentiment, d’un clivage qui s’approfondisse. Les exemples des sociétés avec des clivages profonds existent en quantité et ils représentent des exemples inquiétants - la base pour l’action collective est minée et la capacité de ces sociétés à se donner une direction devient de plus en plus faible. Et si le palier local est de plus en plus important comme acteur, les outils fiscaux pour faire une redistribution, et donc pour agir contre la polarisation, sont moins évidents au palier municipal. L’impôt foncier est moins facilement utilisé comme un mécanisme de redistribution que l’impôt sur le revenu des particuliers. Alors comment le palier municipal peut se structurer pour être en mesure de contrer la polarisation? C’est ici que les enjeux de la démocratie et de la citoyenneté entrent en ligne de compte. Si on peut renforcer la "machinerie" de la démocratie, il y aurait au moins des processus de participation véritables qui offriraient des possibilités d’influence politique et qui donnent une voix à ceux qui ont le plus d’intérêt à voir une lutte à la polarisation. Et dans ce contexte, la question de la citoyenneté est également cruciale car les chances de participation politiques sont plus grandes dans la mesure que les gens ont un sentiment d’appartenance à la collectivité. Si le palier municipal devient plus important, c’est à ce niveau-là qu’il faut construire la citoyenneté. La démocratie et la participation deviennent des nécessités et non plus des luxes.

Et comment construire cette citoyenneté? D’abord en créant des espaces qui faciliteraient la participation des gens à des niveaux et dans des formes qui leur sont convenables. Il faut se rappeler que nous voulons encourager la participation des gens à risque de la polarisation et que c’est extrêmement difficile de faire participer les gens qui ont vécu l’expérience de la marginalisation. Il y a des dilemmes de cette participation - il faut que l’échelle soit très locale pour se construire sur leurs identités et sur leurs connaissances. Mais, en même temps, si c’est trop local c’est difficile d’établir clairement qu’il s’agit des questions publiques et non pas des questions privées ou des questions techniques. Il faut créer des lieux de débat public, des lieux où la citoyenneté urbaine se construit.

Mais il ne faut pas simplement créer des structures de participation - il faut développer une stratégie pour attirer la participation des forces sociales capables d’agir contre la polarisation et pour renouveler les forces politiques municipales de façon à accroître les possibilités d’une capacité d’intervention réelle.

Pour faire ceci, il faut d’abord un changement de vision. Jusqu’à maintenant le palier municipal est surtout vu comme une gestion administrative et non pas politique. Ceci est vrai pour les gouvernements mais également pour la plupart des citoyens. Il faut voir la ville comme un gouvernement et donc comme un lieu politique où les grandes questions doivent se poser, les questions de justice sociale, d’équité, de solidarité. Assurer ce changement de vision n’est pas chose facile. Mais ensuite il faut envisager une stratégie pour encourager la participation de la population qui risque d’être laissée pour compte dans l’ère de la mondialisation, avec sa polarisation et sa marginalisation.

Une première voie de solution vise les femmes et en élaborant cette dimension je suis très consciente du travail déjà effectué dans la ville de Québec sur femmes et ville. Les femmes n’ont pas eu une participation égalitaire dans la politique municipale avant les fusions et leur participation devient encore plus importante dans le contexte qui nous avons élaboré, et ceci pour deux raisons. Les femmes sont toujours défavorisées sur le plan socio-économique et certaines catégories de femmes, notamment des mères monoparentales et les femmes âgées, sont parmi les groupes les plus pauvres. Donc leur participation est très importante pour contrer la polarisation. De plus les choix électoraux des femmes en général tendent à être plus favorables aux services publics et aux dépenses sociales et donc une participation accrue des femmes irait dans le sens d’une démocratisation et une utilisation des pouvoirs publics pour contrer la polarisation.

Nous pouvons faire les arguments parallèles pour les jeunes et pour l’importance d’accroître leur participation dans la politique municipale. Pour faire ceci il faut démocratiser les structures en général et, ensuite, prévoir des mécanismes spéciaux pour les populations spécifiques, telles les femmes et les jeunes. Commençons par la démocratisation des structures en général. À mon avis vous avez eu à Québec un avantage par rapport à la fusion à Ottawa dans le sens que votre fusion ne me semble pas aussi dominée par un discours de réduction de dépenses et de taxes. Notre fusion a été tellement dominée par ce discours que la possibilité d’un débat public sur ce qu’une ville doit être et doit faire a été sévèrement limitée. Les marginaux ont été encore plus marginalisés par le discours de la réduction de l’État à Ottawa et j’espère que c’est beaucoup moins le cas ici.

Le débat public sur votre ville à construire doit inclure l’idée d’une citoyenneté urbaine et donc la notion de l’inclusion, de l’appartenance à une collectivité qui vise l’égalité et qui a une capacité d’agir - qui est donc un vrai gouvernement. C’est dans les intérêts de tous les citoyens et citoyennes à Québec d’entreprendre un tel débat. Ça peut se faire si vous êtes convaincus de l’importance de la participation et de la citoyenneté démocratique. Mais si vous n’êtes pas convaincus, le débat ne se fera pas.

http://www.enap.uquebec.ca/colloques/citoyennete.html