Nouveaux rythmes de travail 
et ville de demain

 

 http://www.certu.fr/bienven/activit/activ00/urbanis/urbanib2.htm 

« ..Parmi les changements sociaux présents et à venir, ceux qui affectent et vont changer le monde du travail sont peut être les plus frappants.     (...) Ces changements ne peuvent manquer d’affecter les modes de vie, les rôles familiaux et la gestion du temps libre. De ce fait, les choix en matière de logement ainsi que les attentes des habitants en ce qui concerne leur résidence, leur environnement urbain proche et distant, aussi bien que les services qui leur sont fournis, devraient aussi changer ».

Claude Levy-Leboyer, in “l’avenir du travail, les modes de vie et leurs conséquences sur les villes et l’habitat”

Le débat sur les nouveaux rythmes de travail n’est pas nouveau, et certains auteurs l’ont perçu dès le début des années 90. Les choses se sont accélérées depuis, avec l’apparition de faits sociaux nombreux et variés qui ont réouvert le débat sur les nouveaux rythmes de la société et ceux de la ville.

L’article qui suit présente les premières conclusions d’une recherche lancée par le Certu et ARAVIS* sur le thème des nouveaux rythmes de travail et de leurs impacts sur la ville de demain.

Après un bref état des lieux sur la question des temps de travail, sont présentés les questionnements qui ont émergé lors du séminaire et qui pourraient remettre en cause notre façon de voir et de faire la ville.

Une troisième partie est plus spécialement consacrée à l’impact sur la mobilité, quotidienne ou saisonnière.

*   Aravis est l'Agence Rhône-Alpes pour la Valorisation de Innovation Sociale

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Les nouveaux temps de travail des français[1] :

·   diminution des durées hebdomadaires surtout pour les ouvriers, pas les cadres

·   extension du travail en fin de semaine : En 1998, un salarié sur 4 travaille au moins un dimanche par an (18 % en 1984, 21 % en 1991). Les gens qui travaillent le dimanche sont aussi amenés à travailler le samedi : un salarié sur 2, en 1998 travaille au moins un samedi dans l’année

·   le travail de nuit augmente : stabilisé pendant les années 80, il occupe en 1998, 600 000 salariés de plus qu’en 91 soit 2 millions 700 000 salariés

·   le repos de 48 h consécutives : 1 salarié sur 5 n’en dispose pas (23 % des femmes et 19 % des hommes) Quelles professions ? les enseignants, les professions de santé, les employés de commerce, les employés de la fonction publique.

·   Les horaires décalés dans la journée : les journées de plus de 10 h ont tendance à augmenter (18 % des salariés en 1984, 22 % en 1998)

·   Les journées courtes : elles augmentent aussi, sans doute sous l’effet du temps partiel

·   Les horaires quotidiens : les horaires identiques tous les jours diminuent et ne concernent plus qu’un salarié sur deux. Cette évolution se fait au profit d’une augmentation des horaires individuels, tels que les horaires libres et les horaires à la carte

·   Les semaines irrégulières se développent

Le délai de prévenance : cet aspect de la flexibilité est important et empiète sur la vie hors travail ; pour 22 % des salariés la connaissance des horaires qu’ils auront à effectuer ne dépasse pas la semaine

[1] Enquête Dares réalisée sur un échantillon de 19 000 salariés en 1984, 1991 , et 1998, contact : Jennifer BUE, DARES (Ministère Emploi Solidarité),

Les temps libérés et l’évolution des rôles – un nouveau modèle de rapports hommes/femmes à repenser dans sa globalité:

Lors du séminaire, il a été fortement question de l’évolution des rôles sexués, au sein de la famille, et plus globalement dans la société.
Si le temps libéré est apprécié, les charges et les rôles sexués semblent peu révisés a souligné Dominique Meda, même si comme le montre l’enquête de la DARES, trois femmes cadres sur quatre, et d’une manière générale les femmes, déclarent sentir une amélioration liée à la RTT, consacrée à la famille, au conjoint, à la discussion, aux soins aux proches.
Cela semble important à noter et peut être considéré comme une « petite
révolution » dans la qualité de vie des salariés.
L’affectation du temps libéré à des activités assez traditionnelles (famille, taches domestiques) paraît susceptible d’évoluer, et laisse présager une réorganisation générale des temps.

« En ce qui concerne les taches domestiques, au sens large, dont l’enquête confirme la répartition très inégalitaire entre hommes et femmes, la RTT semble avoir eu un effet tant en terme de quantité que de moment où ces activités sont accomplies. 42 % des personnes interrogées consacrent plus de temps aux activités domestiques, y compris le bricolage, le jardinage, le rangement, le ménage, les courses, la lessive, la cuisine… et avoir modifié le moment où elles l’accomplissent ».

La question du temps a été portée en Europe à partir de la vie des femmes. Il ne s’agit pas d’un problème d’intellectuels ou de nantis, mais bien d’un problème de société que l’accès des femmes au salariat remet en évidence. Cela amène donc à considérer globalement « le temps des hommes et des femmes » et se poser la question, entre autres, de la garde et l’éducation des enfants comme une question de société et non un problème de femmes.

Plus largement, une véritable réorganisation sociétale peut s’imaginer à partir d’une nouvelle répartition des rôles, permettant aux femmes notamment, l’accès à des responsabilités citoyennes et politiques, et aux hommes d’assurer des tâches paternelles.

Des inégalités qui progressent

Elles sont multiples et vraisemblablement en croissance. En termes de revenus bien sur : on a cité les cadres qui ont les moyens mais moins de temps de libre, les non-cadres qui ont des temps libérés mais moins d’argent et ceux qui n’ont pas de travail et pas de revenus. Les modes de vies à deux vitesses semblent avoir progressés. Mais on peut également parler d’inégalité en terme de statut au travail, de métiers, de rôles, sexués ou autres, de culture, d’accès aux loisirs, aux services, aux réseaux, … L’évolution vers une ville 24 h / 24 si souvent décrite peut vite être synonyme d’exclusion en raison du coût des transports, des services, de la lisibilité de la ville pour les personnes âgées ou celles ayant de faibles capacités d’abstraction.

Ainsi que le souligne J.Y. Boulin, l’évolution des services doit s’accompagner de la transformation d’espaces existants en lieux de vie, à partir d’horaires nouveaux. Il cite comme exemples les cyberespaces de la poste ou l’ouverture des bibliothèques le dimanche ; autant d’opportunités multiples, peu coûteuses et accessibles qui permet de combattre l’exclusion. De la même manière des services nouveaux (kids-bus, nouveaux systèmes de crèches...) seraient à imaginer par les services publics en lien avec les entreprises et les ménages.

Ensuite dans la gestion d’espaces avec des rythmes urbains différents

La désynchronisation des rythmes entraîne un investissement de certains espaces à des horaires différents, certains de jour, d’autres la nuit ; comment arriver à assurer une cohabitation facile de ces espaces ?

Quelques exemples :

les parkings, certains vides la nuit, trop plein le jour ou inversement, posent des problèmes en terme de gestion mais aussi de sécurité. Dans un même ordre d’idée, Pierre Yves Sanséau, citant l’expérience d’ARTT à France Télécom, évoquait le cas des salariées finissant tard leur journée depuis la mise en place du nouveau système et rejoignant tard des parkings jugés par elles peu surs.

De même la gestion urbaine de centralités, investies certaines de jour, d’autres de nuit, tel un quartier de vie nocturne occupé ensuite par un marché matinal, constitue un problème pour le repos de ces différents habitants mais aussi pour le gestionnaire de ces espaces…

- certains espaces touristiques et leurs événements ponctuels (comme le stade de France à St Denis)

- la cohabitation et la gestion des services « perturbants », comme le ramassage des ordures ménagères,

- ou les livraisons en centre-ville, qui semblent être en nombre accru et sur une variation journalière plus vaste ; ainsi certaines livraisons par Internet sont assurées jusqu’à 23 h.

De ce fait, le développement de nouveaux services près des lieux de mobilité, ainsi que l’évoque François Bellanger[1], paraît encore plus pertinent puisqu’ils regroupent en un seul lieu une offre considérable de services et diminuent d’autant la mobilité.

[1] BELLANGER F.  et  MARZLOFF B., « Transit, les lieux et les temps de la mobilité », Editions de l’Aube, 1996, 313 p.

COMMUNIQUER et ORGANISER LA CONCERTATION

L’objectif est de sensibiliser l’ensemble des acteurs concernés par cette problématique temporelle. Il s’agit d’un objectif essentiel de la démarche, issu de ce qui se fait en Italie avec les « tables quadrangulaires de négociation ».

Les trois collectivités organisent également des forums thématiques, (temps des femmes, ouverture des commerces...) et des ateliers relatifs aux chantiers lancés.

Quelques interrogations des participants au séminaire :

sur la légitimité de telles structures et sur l’efficacité d’entités qui se surajoutent aux différentes collectivités locales compétentes. A cela on peut répondre qu’il y a accord des différents niveaux de collectivités locales pour financer ces structures de dialogue et de concertation. Du point de vue du citoyen, la légitimité sera appréciée par rapport à l’objectif de règlements des dysfonctionnements, non pris en charge dans les structures actuelles.

Sur la concrétisation des tables de négociation : à Poitiers par exemple, outre celle en cours sur les horaires de l’université, plusieurs mini-chantiers sont émergents. C’est à l’initiative de la puissance publique que les participants seront invités même si certaines entreprises sont susceptibles de réagir à une forme d’ingérence. En revanche la question sur l’organisation des transports sur le territoire est plus difficile à gérer.

Jean Yves BOULIN a rappelé le contexte très particulier de l’organisation italienne –  forte décentralisation, faible ouverture au public – et la possibilité pour les maires italiens d’interpeller pour concertation, les services publics ou privés.

Quels niveaux de régulation pertinents ? Il est un fait que l’intercommunalité paraît un niveau d’interaction plus complexe que celui de la ville.

Il est important d’articuler les différents niveaux et échelles territoriales( de la ville à l’État) dans des processus à la fois descendants et ascendants, respectueux de la démocratie locale, de ses besoins et des initiatives, à l’exemple de l’Italie et la charte des droits des femmes. Cet exemple permet de mettre en avant des facteurs méthodologiques de réussite d’une politique de réorganisation des temps : mise en œuvre simultanée d’une volonté politique et d’un travail au niveau du terrain pour faire émerger besoins et projets.

sur la nécessité d’anticiper en terme de méthodologie en déterminant des « espaces temps » de référence, en construisant des outils d’observation, de suivi, d’analyse, de réflexion, de choix.

Toutefois, ainsi que l’a souligné J.C. Vidal[1], il apparaît aussi risqué de produire des temps citoyens trop contraints à travers une mobilisation formelle et excessive des acteurs et le risque d’une initiative municipale trop forte. L’enjeu pointé est plutôt celui de l’émergence de nouveaux collectifs se substituant à des corps intermédiaires que la tendance à l’individualisme a fait disparaître, et susceptibles de prendre en charge des espaces, des temps à construire…

 Les collectivités locales ont choisi de ne pas faire et décider, mais de permettre aux ressources de terrain de s’exprimer et de se confronter en s’appuyant sur trois mots clés : l’équilibre des temps – la maîtrise des temps et la connaissance des réalités.

[1] JC VIDAL, est sociologue à la mairie de St Denis, responsable du secteur des études locales

L’impact des nouveaux rythmes de travail sur la mobilité

La désynchronisation accrue des rythmes de travail, et donc des rythmes de non-travail, conduit à une forte individualisation des rythmes, c’est à dire à une multiplicité de rythme individuels. On peut dès lors imaginer que va apparaître une multi-mobilité tous azimuts liée à des temps plus désordonnés, plus désynchronisés.

En guise de conclusions

Ce séminaire a permis de mettre en évidence des questionnements sur les changements de pratiques en cours, quasiment en temps réel, avec toutes les limites à l’exercice que cela suppose.

Il a mis en évidence une tendance majeure : le développement de logiques paradoxales, voir antagonistes – on n’est plus dans le ou/ou mais dans le et/et – entre temps de travail, modes de vies, choix de consommation et modes de transports. On pourrait caricaturer la situation ainsi :

« je veux travailler moins mais avoir des services ouverts plus longtemps et plus souvent, je veux pouvoir me déplacer beaucoup et, souvent et j’ai besoin de ma voiture mais il faut préserver l’environnement, je suis pour le collectif mais j’ai peu de temps à donner, etc, etc… »

Face à cette tendance, quel doit être le positionnement des pouvoirs publics : doivent-ils être accompagnants, accommodants, régulateurs ? Comment réguler ou arbitrer ? comment gérer le court terme et le long terme ? Comment articuler les politiques publiques et l’initiative citoyenne ? Quel est le niveau territorial pertinent ?

La mise en place de concertations, sous des formes diverses, semble être incontournable pour arriver à gérer ces logiques contradictoires, les expériences de « bureaux des temps » servant de base d’observations pour atteindre cet objectif.