A la recherche de la concordance des temps 
Poitiers 

 

 

Le MONDE   31.05.01

Poitiers à la recherche de la concordance des temps

La municipalité travaille à adapter les horaires des services publics, voire privés, aux rythmes des habitants : crèches, transports en commun, mairie… Le campus est disposé à étaler les débuts de cours pour éviter les bouchons qui bloquent la ville chaque matin

POITIERS
de notre envoyée spéciale


Hugo a deux mois. Il a les yeux de son papa, mais il préfère les seins de sa maman. Il se blottit dans son corsage. Et s'assoupit. Il ne sait pas encore qu'il fait partie de la joyeuse ribambelle des pensionnaires privilégiés de "Pigeon vole", la seule crèche de Poitiers qui ouvre jusqu'à 20 heures. Sans cette amplitude horaire, Hugo aurait été trimballé de bras en bras. Delphine, sa mère, est gynécologue et travaille souvent après 18 heures. Michel, son père, est médecin-légiste. Son emploi du temps est tributaire des appels des juges et des gendarmes. A quelques clochers de là, à deux pas de l'église Notre-Dame-la-Grande, dont la façade ressemble à un livre de pierres, la superbe médiathèque François-Mitterrand ouvre ses portes jusqu'à 22 heures deux fois par semaine.

Mais ailleurs, dans son écrin médiéval, la ville reste bien calée sur des rythmes immuables. Les banques ferment toujours à l'heure du déjeuner. La mairie centrale clôt ses services à 17 h 30. La préfecture ferme ses portes à 15 h 30. Apparemment, rien ne bouge… Apparemment seulement. Car la municipalité a décidé de mettre les pendules de la ville aux heures de ses habitants.

Maire depuis 1977, Jacques Santrot (PS) espérait rajeunir son programme de candidat sortant en annonçant, pendant la dernière campagne des élections municipales, la création d'une "agence des temps"… "Gadget !", ont murmuré certains. Mais une poignée d'élus l'ont pris au mot. La première agence des temps créée en France n'a ni guichet ni bureau. Elle fonctionne en réseau, et est animée par le responsable du pôle recherche et développement de la communauté d'agglomération de Poitiers, Dominique Royoux.

Ce titulaire d'une thèse de géographie urbaine est devenu le grand horloger de Poitiers. Qu'il s'agisse de faire ouvrir les commerçants du centre-ville à l'heure du déjeuner, la médiathèque le dimanche, la poste plus tard le soir, M. Royoux ne s'est fixé aucune limite à son ambitieux projet. L'agence dispose, jusqu'en 2003, de 300 000 francs par an de la délégation à l'aménagement du territoire et à l'action régionale (Datar).

De savantes études sur les changements dans la vie des Poitevins ont fait ressortir le décalage entre l'immuabilité des horaires des services publics et privés et les besoins de la population de l'agglomération, soit 130 000 habitants. L'agence a mis en évidence les effets du très fort taux d'activité féminin à Poitiers – autant d'actives que d'actifs – sur les demandes en matière de garde d'enfants : les demandes de garde à temps partiel sont désormais aussi importantes que les demandes à temps plein. "Les premières victimes du décalage entre les temps collectifs et les temps personnels sont les femmes qui ont des emplois précaires et peu de moyens pour faire garder leurs enfants", relève M. Royoux.

L'impact des 35 heures a été largement étudié. Elles ont entraîné une augmentation de la demande d'équipements sportifs et culturels. Elles ont également modifié les déplacements dans la ville. Les heures de pointe se sont réduites tandis que la mobilité s'est accrue tout au long de la journée. Par ailleurs, de plus en plus de salariés concentrent leurs journées au bureau. Du coup, le nombre de Poitevins qui, plutôt que de rentrer chez eux, flânent dans les rues du centre-ville entre midi et 14 heures, à la recherche de commerces ouverts, a augmenté. Enfin, l'agglomération s'est étendue. Les déplacements entre le domicile et le travail sont de plus en plus longs et les flux de transports se sont modifiés. Les travaux de l'agence vont servir de base à la mairie pour remettre à plat les horaires des bus aussi bien que ceux des crèches.

L'agence a organisé des forums dans les quartiers : 35 heures, transports… où les femmes ont pris la parole. Le prochain portera sur le "temps des pères". Elle a aussi pris rendez-vous avec les "producteurs" de temps de la ville : la poste, la chambre de commerce, les associations de commerçants. "Nous voulons leur faire comprendre que changer ses horaires influe sur les rythmes de la ville", expose M. Royoux. Mais, à Poitiers, le principal métronome est l'université. Chaque matin, dix mille étudiants se ruent sur le campus pour une "embauche" à 8 heures. Les bus sont pleins à craquer. Les bouchons s'éternisent. Mardi 29 mai, l'agence est parvenue à mettre autour d'une table les représentants des enseignants et des étudiants et les élus de la ville. Engagement a été pris par le président de l'université d'engager des discussions pour qu'à la rentrée prochaine le début des cours s'échelonne entre 8 heures et 8 h 45.

Au passage, cet étalement des horaires devrait faire gagner de l'argent à la Société des transports poitevins, gérée par la ville. "Au lieu de multiplier les bus, on va pouvoir faire le même trajet avec le même bus", prévoit Catherine Coutelle, maire adjointe chargée de la vie universitaire, du développement économique et de la politique du temps. Elle a bon espoir de convaincre les enseignants d'étaler leur cours sur la semaine plutôt que de les concentrer sur les mardis et les jeudis. L'université devrait réserver le jeudi après-midi aux activités sportives et culturelles.

Convaincre les universitaires était du domaine du possible. Mais vouloir modifier de but en blanc les horaires des services publics eût été irréaliste. "Sur tous les sujets, on travaille dans la dentelle", explique Catherine Coutelle. Plutôt que d'allonger les horaires chaque jour, l'agence milite pour une soirée des services publics une fois par mois. "Je rêve d'ouvrir la mairie de 18 heures à 20 heures", lance Mad Joubert, élue déléguée chargée de l'agence des temps.

Béatrice Charrier, directrice d'un centre socioculturel et membre de l'agence, se bat pour la création de points de services publics dans les quartiers et ouverts le soir où "on pourrait acheter au même moment sa carte de cantine, sa carte de bus scolaire, inscrire ses enfants à l'école et retirer des livres dans la même soirée".

Mais l'extrême gauche (LO-LCR), qui a obtenu près de 10 % des voix aux dernières élections municipales, dénonce par avance le risque de perdre les "avantages acquis" pour le personnel communal. Du coup, le maire marche sur des œufs : "La question du temps est une question de société qui doit mûrir dans la tête des gens", dit-il. Et, en matière de "nocturnes" des services publics, M. Santrot se garde bien de prêcher le "grand soir".

Béatrice Jérôme
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Usage du temps à Poitiers

http://www.place-publique.fr/esp/festival-ville/pp6/page4.html

A Poitiers, aux lendemains des élections municipales de mars 2001, la communauté d'agglomération de la ville a mis en place l'Agence des temps, dirigée par le Service Recherche et Développement. Observatoire des rythmes temporels de toute nature affectant le territoire de l'aire urbaine de Poitiers, lieu de débat, de négociation et de construction de nouvelles solidarités, l'Agence des temps axe ses travaux sur la sensibilisation, la synchronisation et l'innovation. Comme à Belfort, la concertation avec la population fait partie intégrante du mode de fonctionnement. Ainsi, "Les mardis du temps" - forums de discussions mis en place avant la création de l'Agence - permettent de faire remonter les problèmes, de repérer les acteurs susceptibles d'apporter les réponses, de susciter des innovations, d'observer les rythmes de la ville... l'objectif étant d'impliquer tous les partenaires potentiels (entreprises, syndicats, acteurs sociaux, etc.).

A ce jour, les thèmes abordés lors de ces conférences portaient sur : le temps des livres; temps de travail/temps de vie; l'adéquation entre l'attente des salariés du transport et celle des usagers et, enfin, le temps des pères. Bilan de ces premières conférences en forme de constat : "C'est bien perçu par la population. Ce type d'initiative renouvelle le dialogue car les gens ont tous des choses à dire sur ce sujet. Résultat : ils sont de plus en plus nombreux à assister à ces débats", observe Dominique Royoux, Directeur du Service Recherche et développement/Agence des temps.

Autre initiative de l'Agence : négocier avec l'université de Poitiers pour qu'elle étale, sur l'un des sites de la faculté, les horaires des premiers cours de la journée afin de fluidifier le déplacement de 20 000 étudiants chaque matin. Enfin, récemment, l'Agence a mis en place un guichet unique  des services publics concernés par la rentrée scolaire (inscription au conservatoire, carte de bus, de cantine, etc.). Sur le plan de la circulation, une carte des distances mesurées en temps-minutes a permis de faire évoluer la représentation mentale des parcours à pied entre les grands équipements du centre-ville. Cette expérience de cartographie a été reconduite en septembre, cette fois pour le réseau de bus, afin de faire valoir la pertinence des transports en commun. Objectif de l'ensemble : la gestion harmonieuse des emplois du temps de plus en plus individualisés intégrée aux différentes politiques publiques de la ville.