| LE MONDE du 8 mars 2001
TELLEMENT NATUREL pour les uns, difficile à faire évoluer pour les autres, le partage des tâches domestiques entre hommes et femmes n'a jamais réellement fait débat en France. A nouveau millénaire, nouveau combat féministe : depuis quelques mois, chercheurs et militants se rejoignent pour constater que le travail ménager et parental constitue le nœud de tous les problèmes d'inégalité professionnelle entre hommes et femmes. Et pour appeler à une vraie réflexion collective sur la déspécialisation des rôles. " L'espace domestique, épicentre de la domination masculine ", résument les sociologues Alain Bihr et Roland Pfefferkorn dans le dernier numéro de la revue Recherches et prévisions de la Caisse nationale d'allocations familiales (CNAF). " Le débat sur la parité domestique se fait largement attendre ", regrettent-ils. Car " la division sexuelle du travail domestique est bien le centre de toutes les inégalités entre hommes et femmes. Couplée à la maternité, dont elle renforce considérablement le poids, cette division fait obstacle à un investissement professionnel équivalent à celui des hommes. " Le 1er mars, sortait en librairie un semblable plaidoyer de la sociologue Dominique Méda (Le Monde du 24 février 2001), intitulé Le Temps des femmes. Pour un nouveau partage des rôles (Flammarion, 2001). " Il est grand temps de porter ces sujets sur la place publique, écrit Dominique Méda. Les femmes travaillent toujours davantage. (...) Pour aider les femmes dans cette évolution essentielle, il aurait fallu déspécialiser les rôles – c'est-à-dire admettre que si les hommes et les femmes travaillent, alors les tâches parentales, les activités de soins et les tâches ménagères incombent également aux deux sexes – et reconstruire l'ensemble de nos institutions sociales. Nous ne l'avons pas fait. L'habit craque de partout. Il faut cesser de le rapiécer et passer à une autre étape. " LE NOYAU DUR DE LA DOMINATION Au même moment, le Collectif national pour le droit des femmes, qui réunit une quinzaine d'organisations syndicales, politiques et féministes, lançait une vaste campagne " Du temps pour vivre ! ", prônant l'égalité " à la maison et au travail ". " Il n'est pas possible de réaliser la parité en politique sans une réelle égalité dans le domaine social et économique, et sans un changement de la place des femmes dans la famille ", lit-on dans le manifeste édité à cette occasion. La loi du 6 juin 2000 sur la parité en politique semble, en effet, avoir largement contribué à cette nouvelle prise de conscience. Les débats ont été l'occasion d'évoquer toutes les discriminations à l'égard des femmes, y compris économiques et sociales, et ont fait émerger l'idée que, pour renouveler la classe politique, il convenait de repenser l'organisation de la vie des mères de famille. La loi sur les trente-cinq heures a joué, elle aussi, en faveur de l'émergence de la problématique d'un partage des tâches plus équitable. Elle a fait naître des espoirs de rééquilibrage que les premières études déçoivent : pour les hommes, la réduction du temps de travail accroît le temps consacré aux loisirs et aux activités de socialisation avec les enfants. Les femmes, elles, se consacrent encore davantage aux tâches ménagères et au travail parental " domestique ". Trois excellents rapports, ces deux dernières années (celui d'Anne-Marie Colmou sur la fonction publique, de Catherine Génisson sur l'égalité professionnelle, de Michèle Cotta sur les cadres dirigeants), sont venus enfoncer le clou, soulignant la relative inefficacité des politiques publiques d'égalité, et mettant en lumière ce paradoxe : des femmes toujours mieux formées, travaillant davantage, qui demeurent en situation professionnelle défavorable. La sphère domestique est alors apparue comme la clé du problème. D'autant que l'enquête " Emploi du temps " de l'Insee, publiée en octobre 1999, confirmait l'immuabilité de la charge domestique portée par les femmes et les hommes : entre 1986 et 1999, rien, ou presque, n'avait changé, les femmes continuant d'assumer 80 % du " noyau dur " du travail domestique (courses, cuisine et linge). Les mères consacrent deux fois plus de temps à leurs enfants que les pères, révélaient, en outre, au printemps 2000, les chercheurs de Matisse, unité mixte de recherche du CNRS et de l'université Paris-I. Bref, " on a compris, ces deux dernières années, que, sans l'égalité domestique et parentale, l'égalité professionnelle et politique ne se ferait pas ", souligne Dominique Méda. Le diagnostic a été long à poser. Les remèdes seront sans doute encore bien plus délicats à trouver. Relativement pessimistes, Alain Bihr et Roland Pfefferkorn estiment que s'attaquer directement à ce " noyau dur de la domination masculine contemporaine " est " a priori particulièrement difficile ". " D'une part, écrivent-ils, cela implique de s'en prendre à la vie privée, qui relève de la liberté des individus et, d'autre part, c'est surtout remettre en question les identités sexuelles actuellement existantes, tant féminines que masculines. Ce qui constituerait une véritable révolution culturelle. " Il faudrait ainsi " instaurer d'autres institutions domestiques et politiques, d'autres modes de socialisation des individus, un nouvel imaginaire social, etc. ". Aussi les deux sociologues préconisent-ils des " attaques latérales " plutôt que frontales. Il s'agit de " continuer à détacher davantage encore les femmes de l'emprise de l'univers conjugal et familial ", en promouvant toujours plus la scolarisation des filles, l'accès et le maintien des femmes dans l'emploi, leur prise de responsabilités dans l'espace public. Tout aussi consciente de l'ampleur de la tâche, Dominique Méda suggère de s'attaquer à la division sexuelle du travail domestique " sur plusieurs fronts " à la fois : " Il y a la lancinante question des modes de garde, bien sûr. Mais les entreprises aussi doivent évoluer. Il faut impliquer davantage les hommes dans la vie parentale en mettant en œuvre les mesures prévues par la résolution du Conseil européen du 29 juin 2000, qui prévoit notamment l'instauration d'un congé de paternité. " La Suède offre à cet égard quelques pistes de réflexion, dont le dernier numéro de la revue de la direction de la recherche du ministère de l'emploi et de la solidarité (Dares), Premières Synthèses, à paraître le 8 mars, se fait l'écho. Alors que, dans les deux pays, les taux d'activité des hommes et des femmes sont très proches, la part relative des Françaises dans l'activité domestique globale du ménage s'élève à 70 % quand elle n'atteint que 60 % en Suède. En Suède, existe un congé parental de quinze mois, payé, dans les douze premiers mois, aux trois quarts du niveau de revenu précédant la naissance. 80 % des pères utilisent ce droit. " En France, soulignent les auteurs de l'étude, on est fondé à penser que l'introduction d'un congé parental garantissant à la fois le maintien dans l'emploi et une compensation financière conséquente devrait favoriser une division plus égalitaire des tâches. " Pascale Kremer © Le Monde 2001 |